• Pauline Dreux-Palassy

Transition, on parle de quoi ?

Dans le terme « Transition », employé tout azimut dans beaucoup de sphères, les questions “vers où ?”, “vers quoi ?” ne semblent pas posées. Où cette transition est-elle appelée à nous mener ? D’où part-elle ? Sans réfléchir vraiment sur ce qu'elle peut être et où elle doit nous mener, une impression de consensus implicite peut apparaître. Vraiment ?

Mais, de quel constat part-on pour prôner une transition ? Qu’est-ce qui, au point de départ, nous alarme pour prescrire une translation vers un autre endroit, une autre organisation, un autre monde ? Quel autre endroit ? Quelle autre organisation ? Quel autre monde ? Pour qui ? Pour, quoi ?


L’énergétique

Dans les discours les plus répandus, la transition semble être “énergétique”. D’une part à cause du constat que nos émissions de CO2, liées à la consommation des hydrocarbures, sont à long terme très problématiques à cause de leurs impacts sur le climat. D’autre part, plus récemment, parce qu’avec la guerre en Ukraine, l’Europe prend conscience du risque de manque à cause de sa dépendance extérieure pour approvisionner ses besoins énergétiques.

Cette transition là me semble concrètement qualifier une volonté de remplacer les sources d’énergies disponibles par d’autres. Peut-on réellement employer le terme de transition alors ? La définition du mot parle de passage d’un état à l’autre, de façon soudaine ou graduelle. Bon, je ne suis pas convaincue qu’en cherchant d’autres moyens de faire toujours la même chose on puisse passer d’un état à l’autre… mais ok, le mot est utilisé dans ce contexte, je n’y peux pas grand chose. Cela permet implicitement de penser qu’il s’agit d’une transformation, d’un changement profond sans toucher à notre confort, nos modes de vie et le niveau de sécurité qu’ils nous procurent.

Manipulation ? Déni ? Aveuglement ?


L’écologique

Quand on a conscience des gros soucis écologiques constatés sur notre planète (au-delà du changement climatique), on a tendance à parler de transition “écologique”. Le constat de départ pour ce qualificatif inclut la question des émissions de CO2 par le prisme de “sauver le climat”, auquel s’ajoute la perte vertigineuse de biodiversité, la disparition des espèces, la pollution dramatique des écosystèmes, ... le risque de l’impossibilité de vivre correctement sur notre planète pour nous les humains. Par contre, le point d’arrivée de ce type de transition là n’est pas toujours clair ou toujours pas clair. Et surtout, je crois qu’il n’est pas le même selon la bouche qui le prononce.

D’aucuns parlent de développement durable, d’autres de croissance verte, d’autres de reconnexion avec la Nature, d’autres de décroissance, certains de résilience… Bref, rien de réellement explicite sur le voyage entre le point A de départ et le point B d’arrivée.



Ça se complique

Proche de ce point de départ, il y a aussi ceux qui ont aussi conscience que notre planète a des ressources finies (matières premières et ressources énergétiques), que certaines limites dites "planétaires" ont été franchies de manière irrévocable. Ces limites au nombre de 9 sont des seuils qui, lorsqu’ils sont dépassés, remettent en cause la stabilité du système “Terre” donc son hospitalité pour la vie (en tout cas celle des humains et de beaucoup d’autres espèces vivantes). La dernière mise à jour (janvier 2022) de ce monitoring planétaire entrepris par le Stockholm Resilient Centre montre que nous avons franchi 5 limites sur 9… Ce regard porté de façon globale sur notre écosystème est souvent couplé à la prise de conscience de l’énorme interdépendance qui existe entre nos existences et notre écosystème. La plupart du temps, cela nous amène à comprendre que la technologie 1-ne pourra pas redresser la barre et 2-serait contre productive car trop dépendante des énergies fossiles. Or nos modes de vie modernes sont intrinsèquement, et de plus en plus, liés à la technologie. C’est après ces constats là que l’on parle de possibilités d’effondrement(s) de nos sociétés thermo-industrielles ou, vocable que je trouve plus approprié car il nous montre vers où nous allons de grès ou de force, de déclin matériel et énergétique.

Ce constat là est encore plus alarmant que les précédents et génère une très grande anxiété chez ceux qui le font. Dans ce cas, le terme de transition est plutôt écarté ou prononcé avec plus de précautions il me semble. Alors on part sur la notion de résilience ou encore (moins répandu) d’adaptation. Oui, il y a une sorte d’abandon d’un optimisme aveugle pour passer à des choses qui paraissent plus pragmatiques et on envisage des plans B, C, D, E…Y, Z pour se préparer à la vision de l’avenir que l’on projette. Les constats sont partagés mais pas toujours les prospectives d’avenir. Pour la simple et bonne raison que personne n’a de boule de cristal pour affirmer de façon certaine vers où nous allons. Mais, même si le terme de transition est moins usité, l’idée reste car souvent nous parlons de changement de paradigme. Et là, je peux encore reposer la même question : de quel paradigme de départ parle-t-on ? Vers quel paradigme souhaitons-nous aller ? C’est là que c’est encore plus complexe. D’où part-on ? Des constats dont je viens de parler, ok ! Mais pour faire volontairement évoluer un paradigme (si tant est que ce soit possible…), il est nécessaire d’en déconstruire ses fondements idéologiques. Et là ça se complique !!! La réponse à la question “pourquoi et comment en sommes-nous arrivés là ?” doit être trouvée pour comprendre où le bas blesse et où nous avons besoin d’apporter des changements.

C’est à peu près à ce moment-là, qu’un puits sans fond de questionnements s’ouvre sous nos pieds. Que des questions existentielles ressurgissent individuellement et collectivement. Que nous constatons consciemment ou intuitons inconsciemment que nous n’avons pas les réponses qui vont bien pour nous projeter dans l’avenir sans inclure l’incertitude dans notre équation. Et nous n’aimons pas l'incertitude ! Elle nous fait peur, et c’est bien humain.


Les réactions sont très variables vis à vis de tout ça. Certain.e.s vont s’atteler à chercher des solutions, d’autres à comprendre nos fondements profond de civilisation, d’autres se réfugient dans l’action -quoi qu’il leur en coûte-, d’autres encore se tourner vers des pratiques spirituelles qui, si elles peuvent permettre un apaisement temporaire, peuvent aussi dévier notre compréhension du réel… Tout ça est très variable. Mais, il est certain que l’état dans lequel nous met ce constat d’impuissance, fait émerger un autre type de transition.


L’intérieure

Nous "devons" transiter intérieurement ! Non pas que je ne sois pas en accord avec cette affirmation (bien que l’injonction du devoir ne me plait pas du tout), mais je cherche toujours à savoir vers où ? Le constat, ok, nous l’embrassons à peu près de la même façon. L’avenir est impossible à prévoir car l’impermanence est fortement probable. Face à ce grand vide devant nous, sur quoi et comment avons nous besoin de faire des changements intérieurs ?


Franchement je n’ai pas de réponse ! Il me semble que pour en avoir, nous sommes obligés de choisir un récit de l’avenir pour pouvoir nous projeter. Elles ne seront ni absolues, ni universelles et surtout, elles ne doivent pas devenir des vérités ! Elles doivent rester consciemment des croyances.


Une infinité de récits sont possibles. En voici quelques-uns que j’ai pu observer.

X croit que c’est notre rapport aux êtres vivants qui pose problème et qu’il est impératif de le changer. Il.elle va alors chercher à le transformer, parfois pour lui, parfois pour les autres. Dans des actions militantes de protection des animaux par exemple. Ou dans des pratiques de reconnexion au vivant à travers des bains de forêt, du travail qui relie…

Y croit que c’est le capitalisme ou le néolibéralisme le fond du problème. Il.elle va alors s’activer à changer ce modèle économique. Cela peut donner lieu à des actions de blocage de ce système, à des choix de vie complètement en dehors (si cela est possible…), du militantisme politique, etc.

Z croit qu’une volonté divine ou l’univers ou un grand “tout” a des plans pour nous. Que cette période est une étape pour que les humains passent à un niveau de conscience supérieur. Il.elle va développer les pratiques spirituelles qui lui correspondent le plus. Ce sera sa solution.


Chaque postulat et les choix qui en découlent demanderont des postures nécessitant des changements intérieurs particuliers et propres à chacun. Il n’est donc, à mon sens, pas possible de définir à priori les modalités de transition intérieure à effectuer. Le danger serait de ne pas avoir conscience que nos choix face aux incertitudes de l’avenir reposent sur nos croyances et de tenter d’imposer à tous nos croyances comme une vérité…


Personnellement, je n’arrive pas vraiment à comprendre l’origine de notre propension à détruire notre milieu de vie. A-t-on cette propension d’ailleurs ou est-ce le hasard de notre évolution qui aboutit à ce résultat ? Je cherche à comprendre ce qui me parait un enchevêtrement de raisons. Je n’y arrive pas, bien entendu ! Je crois (croyance !!) que notre relation de domination pose problème. Que cela s’exprime à la fois dans nos relations interpersonnelles, avec les autres êtres vivants, avec la matière disponible sur notre planète, avec nous même… J’imagine que tenter de créer une plus grande harmonie dans ces relations en les observant comme éléments d’un système complexe et pas une par une est peut-être une piste. En tout cas, cela m’aide à me projeter dans un avenir différent sans vraiment en avoir une vision limpide. Donc, en navigant à vue, en me raccrochant à ce qui me fait du bien : partager et échanger avec d’autres, partir vivre à la campagne, penser grâce à la permaculture, sensibiliser aux constats, tenter de décroitre, travailler avec des agriculteurs, réfléchir à un habitat résilient et peu impactant, etc. Cela suppose que je peux me tromper, changer de route. Je doute en permanence. C’est assez fatigant mais je ne sais plus comment faire autrement aujourd’hui. J’essaye de rester humble face à ce, et c.elles.eux, qui m’entourent et j’espère que je serai capable d’agilité pour m’adapter à ce qui viendra.


Transition planétaire

Après, vous avez toujours la possibilité de croire que la seule solution est d’aller habiter sur Mars… mais j’ai bien peur que cette croyance soit du même ordre que n’importe quelle croyance religieuse … peu fondée sur la réalité